Enfants youtubeurs : est-ce bien raisonnable ?

Montage Vanessa Lalo

Les vidéos sont aujourd’hui le média le plus consommé par les jeunes. 96% des adolescents (13-19 ans) regardent des contenus sur Youtube et 79% sont inscrits sur la plateforme (source Junior Connect’ Ipsos 2017).
Chez les 2-14 ans, 2 millions d’enfants (soit 19,9%) ont visionné au moins une vidéo en mai 2018, y passant en moyenne 2h26 par mois (source Médiamétrie – L’Audience Vidéo Ordinateur en France en mai 2018).
Enfin, le smartphone est le terminal personnel le plus possédé par les jeunes avec un taux d’équipement de 84% des 13-19 ans et de 24% pour les 7-12 ans. La plateforme la plus utilisée sur ce support reste Youtube au premier rang chez les 13-19 ans comme les 7-12 ans (source Junior Connect’ Ipsos 2018)

Support très facile d’accès, dès le plus jeune âge, nous retrouvons également les tout-petits qui, à partir de 2/3 ans, commencent déjà à regarder des dessins-animés et autres vidéos sur Youtube, avec une grande aisance, sur appareil nomade donc souvent à l’abris du regard des parents, contrairement à la télévision familiale dans le salon.
Youtube s’est donc imposé en quelques années comme la plateforme incontournable des foyers, pour tous les âges.

 

Fabriquer des vidéos avec ses enfants, une bonne idée ?

Les enfants sont friands des vidéos. Plutôt qu’ils consomment des contenus peu qualitatifs et/ou peu sélectionnés par les parents, autant fabriquer des vidéos avec eux pour leur apprendre les codes numériques et développer leurs connaissances et compétences avec les technologies (éducation aux médias), tout en effectuant des activités familiales, en continuité éducative.
Attention toutefois, les contenus réalisés doivent être « privés » (une majorité de jeunes publient leurs vidéos en « public ») et dédiés à des activités qui renforcent la famille et l’éducation.

En revanche, montrer la vie de sa famille et de ses enfants, en ligne, de façon publique et en monétisant les contenus, semble peu raisonnable pour la construction des enfants.
Prudence avec ces nouvelles formes de communication, qui érigent les enfants en objets publics adulés par d’autres. Quid alors de la construction pair à pair si autant de différence se marque avec les autres enfants ?

Dans le cas des familles filmant leur quotidien avec de multiples « unboxing » (ouverture de colis filmée avec extase à chaque paquet) de nombreuses questions se posent.
Est-ce les parents qui poussent les enfants à s’afficher pour des raisons narcissiques puis pécuniaires ? Ou est-ce les enfants qui supplient leurs parents d’aller dans ce sens ? Ces enfants « star » de Youtube, ont-ils vraiment le choix ? Le font-ils pour obtenir l’amour des parents, une gratification avec offrande à la clef ? Recevoir des lots de cadeaux tous les jours, est-ce leur apprendre la valeur des choses ? Que se passe-t-il en cas d’arrêt de la chaîne (interruption des avantages en nature reçus par les marques et des sorties grisantes gratuites) ?

 

Enfants youtubeurs, quels enjeux pour leur avenir ?

Ces enfants dont l’intimité est exposée publiquement pourront se retourner contre leurs parents à leur majorité pour non protection d’un mineur. Même si l’enfant est d’accord, les parents sont responsables de leurs enfants, tout comme ceux qui postent des photos de leurs bambins sur Facebook, sans envisager l’entrave à l’intimité, les conséquences potentielles pour l’avenir, une image qui ne nous appartient plus, les risques de détournements des traces…
Et que fait-on des empreintes laissées « pour toujours » sur des serveurs américains ne comportant même pas la même juridiction que la nôtre ?

Au-delà des traces numériques, est-ce sain pour la construction des enfants d’être mis en lumière si jeunes et si fragiles, pour obtenir des « like » (donc la gratification permanente de l’ego), pour montrer sa vie quotidienne qui se doit d’être remplie comme il faut vis-à-vis de l’extérieur, sur la base d’activités calibrées pour correspondre à ce qui se vend en termes d’audience et de sponsors et donc être des objets de consommation ?
Pour le développement de soi des enfants, cela paraît risqué en termes de construction de l’intimité, rapport aux autres enfants, confiance en les parents, course aux vues, courses aux cadeaux, course à « l’amour » des autres qui biaise l’estime de soi et des autres, marchandage de son corps et de soi…

Quel modèle cela donne aux enfants pour plus tard ? Ils s’exposent déjà suffisamment par eux-mêmes sans l’aide des parents. Les accompagner sur les outils numériques oui, les exploiter non. Quelle sera l’étape d’après dans l’escalade de l’image, prêt à tout pour obtenir des vues, de l’argent en échange de son intimité…? Comment fixer les notions d’intimité et de vie privée quand les parents encouragent  ces mécaniques pour des raisons à la fois narcissiques (montrer une image de parents parfaits, enfants parfaits, famille parfaite) et financières ?

 

Travail illicite, publicités déguisées, familles embarrassées

Pour les enfants youtubeurs, il s’agit de se filmer découvrant des jeux ou autres présents – offerts par les marques pour faire parler de leur produit- et de donner leur avis, de répondre aux fans et à leurs questions, s’adonner à des séances de dédicaces au gré des opportunités, faire des activités spéciales en étant invités par des marques… le tout étant monétisé par les plateformes et les marques, sous forme de revenus publicitaires, d’opérations spéciales ou de partenariats avec des enseignes.

Du travail illicite donc, qui emprunte tous les codes bien maîtrisés de la communication au 21e siècle (community management, obligation de régularité et d’audience, placement de produits et publicité déguisée, influence commerciale, marketing…).
Il est à noter qu’actuellement les enfants youtubeurs ne sont protégés par aucun droit du travail et que ce sont les parents qui perçoivent les revenus générés par leurs activités, contrairement aux enfants artistes pour lesquels l’activité est encadrée par la « Commission des enfants du spectacle » et leurs revenus perçus à leur majorité. Pourtant, la « Convention relative aux droits de l’enfant » (1989) stipule : « Article 32 – 1. Les Etats parties reconnaissent le droit de l’enfant d’être protégé contre l’exploitation économique et de n’être astreint à aucun travail comportant des risques ou susceptible de compromettre son éducation ou de nuire à sa santé ou à son développement physique, mental, spirituel, moral ou social. »

En dehors d’un travail non reconnu, les youtubeurs en herbe sont également les publicités vivantes des marques, assimilés à des prescripteurs d’achats.
Les enfants peuvent difficilement comprendre qu’ils sont les porte-étendards de produits qui donneront envie à d’autres enfants de consommer, grâce à l’incarnation des émotions positives face aux déballages de cadeaux et à l’identification au quotidien de ces enfants “comme les autres”.
Pour les petits spectateurs, même si la publicité n’est pas forcément déguisée – car il arrive que les descriptions des vidéos mentionnent les partenariats – l’effet est similaire en termes d’influence sur le désir de possession et d’imitation. Ce n’est d’ailleurs pas innocent que le terme « influenceur » soit désormais reconnu comme nom générique aux youtubeurs et autres personnalités relais d’opinions sur les plateformes en ligne.

Les familles se retrouvent donc dans l’embarras avec ces contenus destinés aux enfants, maniés à merveille par les adultes qui produisent les vidéos afin d’en assurer la visibilité.
De plus en plus de parents s’inquiètent de ces familles YouTube et des conflits ainsi générés entre l’image de la famille modèle suggérée en ligne et la réalité quotidienne. Entre ce que les parents ne pourront pas offrir, les activités extraordinaires inaccessibles pour les familles non sponsorisées par des marques, la pression pour être des parents parfaits (tout en se demandant ce qui serait vraiment bon pour leurs enfants…), cela devient un enjeu pour les parents qui se comparent, les enfants qui voient d’autres enfants extrêmement gâtés et qui cherchent à imiter…
Qu’il s’agisse d’enfants regardant seuls les vidéos ou de familles visionnant ensemble les-dits contenus, le malaise pointe rapidement et particulièrement en cas de vulnérabilité sociale. Comment expliquer aux plus jeunes que derrière ces contenus se cache un modèle économique bien ficelé ? Comment enseigner les notions de placements de produits, d’audience ou encore d’éducation à la consommation ? Quelles valeurs sont sous-tendues par ces youtubeurs idéaux ?

Bien sûr, la publicité n’a pas été inventée par Youtube et le recours aux enfants pour faire vendre non plus. A l’approche de Noël, il devient quasi impossible d’éviter les publicités incitatives, mobilisant le désir des enfants sur tous les supports.
En revanche, ce qui se généralise avec Youtube c’est la mise en lumière de produits directement personnifiés dans des tranches de vie, rendant toutes les limites poreuses et plus difficiles à contrôler pour les adultes.

Ne soyons pas entièrement noirs dans le tableau. Les familles sur Youtube peuvent aussi inspirer positivement des familles, en donnant des idées d’activités familiales, être un support éducatif pour accompagner l’esprit critique des enfants, donner envie de fabriquer ses propres vidéos à usage personnel…
Il n’en reste pas moins que ce modèle d’éducation met en échec de nombreux parents démunis par l’accélération des technologies et les flux d’informations permanents.

 

Et demain ?

Il est nécessaire de légiférer pour la protection des mineurs et de réglementer les contenus numériques, bien que les technologies se développent plus vite que les administrations.
Côté publicité et bonnes pratiques, le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) émet des préconisations mais n’a pas les prérogatives pour réguler les contenus sur Internet. Par ailleurs, l’Autorité de régulation professionnelle de la publicité (ARPP) est une association interprofessionnelle qui a pour missions d’effectuer des recommandations et de pousser l’auto-régulation des professionnelles mais aucun pouvoir de sanction.
En matière de travail illicite de mineurs, le Conseil national de la protection de l’enfance (CNPE) a été saisi avant l’été 2018. Affaire à suivre donc…
Reste à créer une entité publique ayant la possibilité de réguler les contenus numériques d’une façon globale et uniforme sur tous les supports. Une vision européenne paraît importante pour avoir un impact auprès des plateformes.

Indépendamment des aspects réglementaires, importants mais pas suffisants, pour protéger les jeunes publics, il est primordial de renforcer encore l’éducation aux médias pour les enfants mais aussi pour les parents qui oscillent régulièrement entre permissivité par incompréhension et condamnation des outils par méconnaissance. L’un comme l’autre n’aide pas à maîtriser les outils, leurs fonctionnements, leurs modèles économiques, leurs potentialités positives… et l’interdiction pousse les enfants à enfreindre les règles sans accompagnement.

La posture idéale à adopter en tant qu’adulte reste de s’approprier les supports et contenus numériques afin de mieux les appréhender concrètement et de poser des limites cohérentes, de même que de regarder les contenus avec les enfants et de décrypter pour eux / avec eux ce qui se cache derrière cette apparente simplicité, ou encore de sélectionner des chaînes Youtube pour ses enfants afin de les guider vers des contenus alternatifs et qui correspondent aux valeurs de chaque cellule familiale.
Ce point est essentiel car les parents choisissent avec soin les jouets, livres, films etc. mis entre les mains des enfants. La même réflexion et le même bon sens habituel doit alors s’appliquer aux outils et activités numériques.

S’intéresser aux contenus consommés par les enfants, discuter de leurs pratiques, faire avec eux, les mener vers d’autres ressources, développer leur esprit critique, poser des cadres de temps passé sur les écrans, des cadres de lieux (pas dans la chambre tout seul selon l’âge, par exemple) sont les pistes-clefs.
C’est par l’éducation que passe la réduction des risques numériques, pour protéger de façon plus large tous les publics.

 

 

Pour aller plus loin

 

Quelques vidéos disponibles à ce sujet sur… Youtube 😉

 

 

Crédit illustration à la une : montage Vanessa Lalo